Avertir le modérateur

01 juin 2008

Delanoë : un temps de retard ?

546409877.jpgIl est parfois des racourcis cruels.

Dans son édition du 23 mai dernier, Le Monde publie en page 13 une publicité pour le Nouvel Obs qui fait sa une sur le nouvel ouvrage de Bertrand Delanoë avec ce titre choc : "Moi, libéral et socialiste".

Ironie du sort, juste en face, un article en pleine page intitulé : "21 sages pour une mondialisation moins sauvage" où l'on apprend qu'une commission des Nations Unies composée d'anciens chefs d'état ou directeurs de banque centrale appelle à en finir avec le "consensus de Washington" et plaide pour un monde mieux régulé et la fin du culte absolu du libre-échangisme mondial.

Du coup, cette ode assumée au libéralisme d'un des principaux responsables du Parti socialiste au moment même où de plus en plus de voix s'élèvent dans le monde pour en dénoncer les abus et en appeler à un nouvel ordre économique mondial laisse sceptique. Bertrand Delanoë n'aurait-il pas un temps de retard ?

On s'empressera de crier au faux procès et de rétorquer que le libéralisme auquel se réfère l'actuel maire de Paris, c'est bien sûr le libéralisme politique issu des lumières ou le libéralisme culturel à la mode américaine. Certes. Sauf qu'en bon communiquant, Bertrand Delanoë ne peut ignorer qu'en France lorsqu'on parle du libéralisme, c'est du libéralisme économique dont il s'agit dans tous les esprits et que revendiquer ce terme n'a rien d'anodin dans le débat politique, surtout à gauche.

Quel est, dès lors, l'objectif vraiment recherché par Bertrand Delanoë ?

Moderniser le discours socialiste et le convertir définitivement à l'économie de marché ? Mais nul besoin pour cela de s'emparer d'un terme qui ne renvoit pas seulement à l'acceptation de l'économie de marché, ce qui est le cas des socialistes français depuis de nombreuses années, mais à une idéologie - dogme du libre échange mondialisé, réduction du rôle de la puissance publique, mise en concurrence généralisée des travailleurs et des économies nationales - dont tout indique qu'elle est incompatible avec l'idéal socialiste.

Plus tactiquement, ravir les voix des partisans esseulés de Dominique Strauss Kahn en vue du prochain Congrès ? Mais Bertrand Delanoë avait déjà suffisamment fait la preuve de son "modernisme" et de son "réalisme" pour qu'il se dispense de ce nouveau gage à la frange la plus libérale du PS. A contrario, il donne ainsi l'occasion à Ségolène Royal de gauchir son discours à peu de frais tandis qu'il ne fait que conforter son image libérale-libertaire et de défenseur des bobos qui lui colle déjà à la peau. 

Sur le fond, le futur Congrès de Reims s'ouvre sur une querelle qui n'a rien de purement sémantique. Car elle pose la question fondamentale du rôle et de la place d'un parti socialiste dans une économie mondialisée. Or, on a la désagréable impression que les socialistes français réfléchissent une fois de plus à contre temps. En 1981, alors que la vague ultra-libérale commençait à déferler sur le monde entier avec l'arrivée au pouvoir d'une Thatcher ou d'un Reagan, les socialistes plaidaient encore pour la rupture avec le capitalisme et les nationalisations massives de l'appareil productif. 25 ans plus tard, alors que le compromis social-démocrate a été balayé par la mondialisation, que les crises financières à répétition, la raréfaction inéluctable des énergies fossiles, l'aggravation de la crise alimentaire et la menace climatique rendent de plus en plus urgente l'invention de nouveaux modes de régulation, les socialistes français ne semblent pas avoir compris l'ampleur des enjeux, englués qu'ils sont dans leurs luttes internes et leur souci d'obtempérer au diktat médiatique qui presse le PS de se "moderniser", c'est-à-dire d'accepeter peu ou prou l'ordre injuste du monde.

Sous prétexte qu'il y eu trop souvent par le passé un gouffre entre les discours et les actes, l'audace consisterait pour les socialistes à accepter globalement le monde tel qu'il est et à n'envisager de l'améliorer qu'à la marge. Et si, plus que d'audace, ç'était d'abord de courage dont manquaient les dirigeants socialistes ? Le courage de porter un discours à contre-emploi de la vulgate libérale dominante. Un discours qui n'aurait pas peur de remettre en cause le culte du libre-échange mondial ou de la croissance à tout crin.  Des socialistes qui, sans renoncer à agir sur le réel de façon pragmatique, n'en oublieraient pas pour autant leur vocation première : aider à penser le monde autrement et permettre, peu à peu, de le transformer.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu