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19 janvier 2009

Incorrigible Alain Duhamel !

alainduhamel.jpgIncorrigible Alain Duhamel ! Voilà que dans sa dernière chronique, parue dans Libération du 15 janvier, réagissant au sondage annuel sur la confiance des Français dans les médias, il dénonce "la dépendance imaginaire des journalistes".

Si la grande majorité des Français ont une piètre opinion des médias et qu'ils jugent majoritairement les journalistes soumis aux pouvoirs politique et économique, c'est le fruit d'une vision erronée de la situation réelle. Argument massue: le foisonnement des nouveaux médias tels qu'internet qui rendrait impossible tout contrôle politique de l'information.

Et d'asséner : "la prime va donc au professionnalisme, au travail, à l'enquête ou à l'analyse, au commentaire, le contraire même de l'obédience, de la sujétion, de la dépendance." Une nouvelle version du "circulez, y'a rien à voir" ou du "tout va très bien madame la marquise" en quelque sorte !

Alain Duhamel n'a certes pas tort d'indiquer que la multiplication des supports rend aujourdhui plus difficile une présentation uniforme de l'actualité. Mais, outre que la presse écrite, radio et audiovisuelle continue de concentrer la majeure partie des audiences, la question de la dépendance des journalistes au pouvoir politique et économique se pose aujourd'hu en des termes très différents. La pression exercée par le pouvoir politique n'a plus grand chose à voir avec ce qu'elle était du temps de l'ORTF mais elle prend d'autres formes, peut-être plus sournoises et donc plus redoutables.  Par ailleurs, les faits sont là : la multiplication des supports n'empêche pas une relative uniformisation du ton et des analyses.

En effet, le problème est moins celui de la dépendance formelle des journalistes au pouvoir politique - encore que celle-ci existe en partie - que celui de la relative homogénéité du corps journalistique sur le plan socioculturel et des conditions même de production de l'information.

Plus qu'une soumission au pouvoir politique, ce que les citoyens dénoncent, et ce dont attestent régulièrement les sondages, c'est le sentiment que les journalistes - du moins ceux qui sont le plus exposés - appartiennent à une même "caste" médiatico-politique, issue des mêmes écoles, des mêmes catégories sociales privilégiées, fréquentant les mêmes lieux, les mêmes personnes et habitant les mêmes quartiers. Ainsi, ce n'est pas hasard que la défiance vis-à-vis des journalistes soit d'autant plus grande chez les jeunes issus de l'immigration ou parmi les habitants des quartiers déshérités, lesquels ont eu souvent à souffrir de l'image caricaturale donnée d'eux par beaucoup de journaux ou de télévisions. Il y a fort à parier que la confiance des Français dans leurs médias serait plus grande si ceux-ci étaient davantage à l'image de la diversité sociale, ethnique ou culturelle du pays. Il suffit d'observer les statistiques sur l'origine socioculturelle des étudiants en école de journalisme pour se rendre compte qu'on est plutôt en recul de ce point de vue par rapport à ces quarante dernières années.  Il faut dire qu'à cette époque les sources de recrutement des journalistes étaient beaucoup plus diverses ; le métier moins "professionnalisé" et en fin de compte moins "standardisé". Il suffit pour s'en convaincre de comparer les jeunes pousses de BFM TV ou de LCI aux journalistes d'antan. Y aurait-il encore de la place aujourd'hui pour un Mourousi, un Jicquel ou même un Sérillon ? J'en doute !

Le second vrai problème ce sont les conditions même dans lesquelles les journalistes sont amenés à effectuer leur travail. Or, ce n'est un secret pour personne que depuis une quizaine d'années les médias en général et la presse écrite en particulier ont été soumis à des critères de plus en plus stricts de rentabilité ayant pour conséquence de réduire le temps dont disposent les journalistes pour faire leur travail. Mener de longues investigations, faire un travail de recherche de plusieurs semaines ou simplement prendre le temps de se documenter et de vérifier ses sources deviennent de plus en plus un luxe alors que ce devrait être la base même d'un travail de qualité. La suppression progressive des journalistes spécialisés pour les remplacer par des journalistes de plus en plus polyvalents accélère un peu plus ce mouvement. Comment dans ces conditions déjouer les pièges du pouvoir politique qui impose de plus en plus son propre timing à coup d'effets d'annonce ou d'opérations de communication. A peine le temps pur les journalistes de réagir qu'on est déjà passé à un autre sujet ! Voilà une dépendance tout aussi redoutable - si ce n'est plus - que celle qui existait du temps de l'ORTF !

On le voit, la plupart du temps, ce ne sont pas les qualités humaines, la probité ou l'honneteté des journalistes en tant que personnes qui sont en cause mais bien les conditions, le cadre dans lesquels ils exercent leur profession. Il est d'ailleurs regrettable que beaucoup de journalistes - notamment les plus en vue - ne puissent envisager plus sereinement les critiques formulées à l'encontre des pratiques journalistiques sans se sentir obligés de prendre globalement la défense de leur corporation ou de dénoncer de prétendues attaques adnominem... ce qui est le plus souvent une façon de ne pas répondre aux questions de fond que posent aujourd'hui l'exercice du métier de journaliste.

Plutôt que de dénoncer une prétendue "dépendance imaginaire des journalistes" on aurait préféré qu'Alain Duhamel ait le courage d'une analyse lucide des raisons pour lesquelles, année après année, la confiance entre les Français et leurs médias se détériore !

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