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27 juillet 2010

La France, les élites et le "modèle allemand"

merkelsarko.jpgAvec la crise monétaire européenne, c'est un grand classique qui fait son retour : la propension d'une large partie de l'élite politico-économique française à se référer systématiquement à des modèles étrangers, comme pour, a contrario, mieux condamner le "modèle français".

Ainsi, depuis quelques semaines, les appels se multiplient pour que la France mette ses pas dans ceux de la vertueuse Allemagne et s'engage dans un plan sans précédent de réduction de ses dépenses publiques. Le "modèle allemand" promu par Angela Merkel, fait de rigueur budgétaire, d'orthodoxie monétaire et de restriction salariale, est ainsi montré en exemple par ceux qui - François Fillon en tête - dénoncent depuis longtemps une France en quasi faillite, censée vivre au dessus de ses moyens.

Dans ce contexte, l'Allemagne est régulièrement désignée comme le bon élève de la classe européenne auquel il faudrait que notre pays s'accroche ; au risque sinon de voir se briser le prétendu couple franco-allemand (ou ce qu'il en reste !) et - pire - la France menacée de voir sa note dégradée par les agences de notation. Et tant pis si cette course poursuite vers toujours plus de rigueur budgétaire fait courir un risque sans précédent de récession à l'ensemble des économies européennes, voire mondiales.

Il y aurait d'ailleurs beaucoup à dire sur la façon dont Nicolas Sarkozy a cédé aux injonctions de la chancelière allemande, faisant fi de la position initiale de la France favorable à des politiques de soutien à l'activité et en particulier à la demande intérieure allemande. Mais tel n'est pas ici le propos.

Cette propension à vanter un "modèle étranger" face à un "modèle français" prétendument laxiste, inefficace ou dépassé n'est pas un fait nouveau dans l'histoire de notre pays. C'est même un élément qui revient périodiquement dans le débat national, en particulier sous l'influence des nombreux "déclinologues" qui peuplent notre cher et vieux pays.

Il y eut, avant que celui-ci soit englouti par une crise monétaire suivie de 15 ans de récession, le modèle japonais fait de flexibilité et d'innovation. On envisagea même sous l'ère Rocard de créer un grand ministère réunissant l'économie, les finances et l'industrie pour singer l'exemple nippon, comme si - vieille lune française - il suffisait de créer un ministère pour régler un problème.

Il y eut, déjà à l'époque, le modèle allemand, vanté pour ses formidables capacités exportatrices mais oublié, au passage, pour ses 35 heures et sa cogestion syndicale.

Il y eut, bien sûr, le modèle anglais et son chômage sous la barre des 5% qui masquait pourtant déjà mal l'explosion de la pauvreté.

Il y eut, plus récemment, le modèle danois et sa flexi-sécurité sans qu'on ne su jamais vraiment l'adapter en France.

Plus loin de nous, au milieu des années 1930, une grande partie de l'élite française prenait déjà exemple au delà de nos frontières - en Allemagne encore une fois - et n'avait pas de mots assez durs pour dénoncer le Front Populaire. De là à abdiquer la souveraineté française et à s'en remettre à son puissant voisin, il n'y avait qu'un pas qui fut alégrement franchi en juin 1940.

Et si l'on remonte plus loin encore dans l'histoire, c'est toujours du côté des puissances étrangères - Allemagne, Autriche, Italie... - que les tenants de l'Ancien Régime se tournèrent pour combattre la Révolution française.

Pas grand chose à voir avec la période actuelle me direz-vous. Il ne me viendrait evidemment pas à l'esprit une seconde de comparer l'Allemagne contemporaine au 3ème Reich, ni François Fillon au Maréchal Pétain.

Pourtant, il y a d'évidence une filiation historique entre ces différents mouvements intellectuels faits, pour certains, d'une forme de détestation nationale, pour d'autres d'un rejet de l'héritage révolutionnaire (il n'y a qu'à écouter à ce sujet ce qu'en disait tout récemment Jean-François Copé !) ou pour d'autres encore d'une simple volonté de "normalisation" de la France.

Qu'on le veuille ou non, c'est une caractéristique d'une large partie de notre élite nationale. Caractéristique un temps assoupie sous  le régime gaulliste et qui a trouvé, sous des formes évidemment diverses, un nouveau souffle avec la mondialisation.

Comme l'évoquait récemment Marcel Gauchet dans le Monde, ce positionnement n'est pas pour rien dans la fracture persistante entre un peuple français massivement attaché à son modèle de société et des élites majoritairement acquises au modèle libéral mondialisé. 

Est-ce à dire que la France devrait se réfugier sur son Aventin et refuser par principe tout exemple venu de l'étranger ? Ce serait évidemment absurde et mortifère ! Mais il y a un monde entre s'ouvrir intelligemment aux influences et expériences extérieures et prétendre reproduire successivement tel ou tel modèle étranger par définition propre à un contexte historique national. Il y a un monde entre refuser l'arrogance française et tourner le dos à l'ambition nationale visant à promouvoir un modèle économique et social plus équitable ; modèle durement éprouvé par la mondialisation.

A cet égard, les discours d'un Nicolas Sarkozy alternant entre promotion du modèle anglo-saxon pendant sa campagne puis réhabilitation du modèle social français pendant la crise pour se réfugier aujourd'hui dans une stricte orthodoxie budgétaire quoi qu'encore a demi avouée, ne font qu'illustrer les ambiguités sur lesquelles l'actuel président de la République a été élu et aggraver un peu plus la confusion dans laquelle se déroule le débat politique français depuis de nombreuses années.

Les socialistes ne sont pas en reste qui, s'ils veulent reconquérir réellement la confiance populaire, devront absoudre durablement la fascination que beaucoup d'entre eux ont eprouvé à l'égard de la mondialisation libérale, sans retomber pour autant dans les vielles recettes d'une économie administrée, disparue depuis longtemps.

Une chose est sûre : redéfinir un "modèle français" qui fasse habilement la part entre prise en compte du monde réel et refus d'une simple abdication gestionnaire, tel sera l'enjeu de la présidentielle de 2012.

 

27 janvier 2007

Fronde anti-élites à Sciences Po

medium_logogris.jpgJ'assistais la semaine dernière à un colloque organisé à Sciences Po par la Fonda sur le thème "Crise et renouveau du politique". L'assemblée était composée de prestigieux intervenants (Pascal Perrineau, Roland Cayrol, Michel Wievorska, Pierre Rosanvallon, Jean-Louis Debré, Patrick Braouzec et j'en passe ) philosophant sur cette grave question, comme c'est d'usage lors d'un tel colloque, devant un parterre de responsables associatifs et d'élus locaux pour la plupart ( moyenne d'âge : pas loin des 60 ans ). Un public pas particulièrement représentatif des masses laborieuses donc ni de l'auditeur de base de RTL vociférant à longueur d'antenne contre l'Etat obèse, les impôts qui nous étranglent ou ces bobos parisiens qui ne comprennent rien à la vraie vie.

Après une première table-ronde où l'on enfila, comme d'habitude, pas mal de perles mais qui réserva aussi quelques réflexions intéressantes, le directeur de la rédaction du Parisien qui animait le débat passe la parole au public.  Une première intervenante - la cinquantaine, sans doute féministe de toujours - s'émeut du non respect de la parité à la tribune. Elle n'a pas tort, d'autant que le public est composé majoritairement de femmes. Puis une maire-adjointe chargée de la vie associative en banlieue parisienne prend la parole et fait part de son expérience, de la difficulté qu'elle a pour répondre aux attentes concrètes de ses concitoyens, pour faire le tri entre les demandes souvent dictées par de simples intérêts particuliers et la nécessaire défense de l'intérêt général, pour expliquer aussi à ceux qui viennent la voir qu'une municipalité ne peut pas tout et que bien des responsabilités relèvent tantôt de l'Etat, du Département ou de la Région. Au bout de cinq minutes, le journaliste l'interrompt : a-t-elle une question ? Et là, c'est le début de la fronde. Non, répond notre maire-adjointe pas impressionnée pour un sou, elle n'a pas de question à poser à l'un des intervenants.  Et pourquoi donc devrait-elle à tout prix poser une question à cette docte assemblée ? En savent-ils d'ailleurs beaucoup plus qu'elle sur le sujet qui nous intéresse ? Ne sont-ils pas habités, comme elle, par le doute ? Pourquoi faudrait-il qu'elle se laisser imposer la configuration de la salle séparant "savants" et "apprenants " ? Le journaliste se braque et se récrie : pas de ce petit jeu avec lui et d'ailleurs quel crime y-a-t-il à demander si elle a une question ? Mais la maire-adjointe ne joue pas. Pas du tout. Elle s'offusque et y voit une preuve de machisme et de cette détestable habitude française de réserver le débat à ceux qui savent. Inutile d'aller plus loin. Elle se rassoit, silence gêné du journaliste, un mouvement traverse la salle.

Mieux que de longs discours, on vient, dans un moment de spontanéité et de réalité pures, d'assister en direct à l'illustration de ce dont on parle depuis le début de la journée : la coupure entre les Français et ceux qui les représentent, tous ceux qui ressemblent, de près ou de loin, à l'élite. Rien de bien nouveau sous le soleil me direz-vous ! Sauf que là, ces paroles ne sont pas sorties de la bouche d'un électeur lepéniste, d'un auditeur de RTL ou d'un pilier de comptoir ; elles ont été prononcées dans le cercle censé être éclairé d'un colloque à Sciences Po, école de l'élite politico-médiatique par excellence. C'est dire l'ampleur du fossé qui sépare désormais cette élité de la grande masse des citoyens. Il faudra plus que la simple dénonciation du populisme, comme le firent certains intervenants à la tribune, pour y remédier. Sans quoi, le pire pourrait sans doute advenir...

 
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